CONFERENCE DE JOSEPH
SAMSON 1888-1957
Maître de Chapelle de la Cathédrale de Dijon
prononcée une semaine avant
sa mort
le 2 juillet 1957, à
l'occasion du Congrès International de Musique Sacrée
à Versailles
Ce texte est un très rare exemple de ce que l'on pourrait appeler de la "spiritualité musicale". Car cet exceptionnel plaidoyer pour la qualité de l'art puise ses sources dans l'enseignement de l'Eglise, dans l'Ecriture Sainte, et s'inscrit dans une indubitable visée métaphysique. Face à la menace de la médiocrité qui, déjà à son époque, plane sur l'Art Sacré, Joseph Samson répond par des arguments procédant d'une logique imparable.
Ce texte est donc à lire, à relire, à diffuser et à faire connaître non seulement auprès de tous ceux qui aiment la Musique Sacrée et qui œuvrent pour elle, mais aussi - pourquoi pas - auprès de ceux qui n'y travaillent pas vraiment...
Il est difficile de restituer l'intensité avec laquelle Joseph Samson a prononcé ce discours. Il existe cependant un enregistrement (d'excellente qualité). Vous pouvez en commander un exemplaire sur CD en cliquant ici.
Extrait d'un lettre préalable de Joseph Samson au Secrétaire du Congrès
"Je suis un vieil homme et j'ai des choses importantes à dire à mes amis, à mes frères, à mes confrères, avant d'accomplir le voyage pour lequel je suis désigné et auquel vous savez que je pense obstinément.
Le sujet que je propose est un sujet de vieil homme qui ne sépare pas son métier de sa prière. Ce que j'ai envie de dire à Versailles, c'est MON TESTAMENT : le testament d'un homme qui a beaucoup péché, mais qui n'a jamais vu son métier que comme un moyen de salut...
... Je ne fais pas le malin ; je ne dis pas que je suis plus malin que les autres. Je dis que j'ai fait des expériences et que le récit de ces expériences peut inciter des ouvriers plus jeunes que moi (ecclésiastiques ou laïcs) à regarder un peu dans la direction que j'indiquerai."
PROPOSITIONS SUR LA QUALITE
transcription d'un enregistrement sur disque Studio SM 33-53
On lit, dans la vie du Père Lebbe, la petite histoire que voici : soeur Gamay, assistant au cérémonies religieuses de son couvent, ne chantait jamais. Mais entre les offices, elle entrait à la chapelle, et on l'entendait chanter. Et si on lui demandait pourquoi elle chantait quand le monastère n'était pas là, elle répondait : "C'est pour faire rire le Bon Dieu".
"Faire rire le Bon Dieu" : sommes-nous sûrs, chers Messieurs, d'avoir toujours poursuivi un idéal aussi relevé ? Pas besoin de se poser la question ni de s'inquiéter : Dieu est sourd ! Si Dieu n'était pas sourd, comment s'expliquerait-on que Lui, Dieu, puisse assister à une grand-messe chez nous chaque dimanche ? (rires et applaudissements)...
Si le choeur, quel qu'il soit, n'introduit pas à l'office plus de vie spirituelle, que le choeur se taise.
Si le chant du choeur n'est pas pour les fidèles une nourriture, du pain... que le choeur sorte.
Si le chant des fidèles n'apporte pas à l'office plus de vie spirituelle, que les fidèles se taisent.Tout chant dont la valeur expressive n'égale pas celle du silence est à proscrire.
L'Art, dans la célébration cultuelle n'est jamais nécessaire. Une messe dite dans une cabane en planches a autant d'efficacité rédemptrice que célébrée dans la cathédrale de Chartres. Mais si l'art intervient, ce ne peut être que pour introduire dans la cérémonie un principe de qualité par où s'exprime l'Amour. Point essentiel qu'on ne soulignera jamais assez :
La qualité dans l'oeuvre d'art est l'expression de la Caritas. Je dis, je redis parce que c'est très important : la qualité réelle n'est pas le signe d'une recherche extérieure et vaine, d'ordre tout esthétique, mais une recherche essentielle, d'ordre spirituel.
"Ce sont bien des valeurs spirituelles qui sont en cause dans les problèmes de l'art" [Régamey, "Les Principes", p. 47], et en particulier dans les problèmes de l'Art Sacré.
J'ai dit à l'instant : l'art n'est jamais nécessaire dans la célébration cultuelle. L'art, dirai-je maintenant, dans la célébration cultuelle comme dans la vie, est TOUJOURS nécessaire. Pourquoi ? Parce qu'il est l'introducteur de la qualité.
Et le fruit de cette introduction, que ces quelques lignes à moi adressées le 12 avril dernier, le traduisent. Elles sont encore toutes fraîches : "Il m'est bien difficile de vous dire, Monsieur, ce que représentent pour moi les chants de la maîtrise le dimanche"... C'est une protestante, une grande intellectuelle protestante de Dijon... "Lorsque j'ai passé ma semaine à des luttes inimaginables, qui compliquent mon métier, en ce moment surtout, et me font désespérer de l'humanité. Les chants de la maîtrise me paraissent très exactement ce qui rachète le monde de ses erreurs, ce qui remet toute chose à sa place."
Maintenant nous pouvons parler. Je vous ai lu quelques textes qui orientent mon dire.***** SOL est SOL. Et pour que Sol produise l'effet de Sol, il faut que SOL soit SOL. Pour que SOL soit SOL, il ne suffit pas que le musicien ait écrit Sol sur la portée, que le chanteur ait lu ou prononcé Sol. Il faut que dans la bouche du chanteur, Sol soit avec Do dans le rapport Sol-Do. Sol ne produira l'effet de Sol que si le rapport est respecté. La justesse et l'exactitude rythmique sont des conditions sine qua non de la justice musicale. Demander la qualité, c'est avant toute chose demander cette justesse, cette exactitude, cette justice.
Parce que je me pose en défenseur de Sol... je sais bien ce qui va arriver dans certains esprits, mais ce qui va arriver ne devrait pas arriver... Parce que je me pose en défenseur de Sol, en défenseur de cette justice que je viens de dire, certains se croiront autorisés - ils n'y sont pas autorisés comme la suite le démontrera - à me traiter d'esthète ou d'aristocrate... (vous entendez dans le silence la vibration de ces deux mots : quel menace que ce bonhomme-là sur l'estrade...) "Les musiciens sont les défenseurs de l'art et du beau. Nécessairement ils sont des aristocrates" écrivait un jour quelqu'un. Si les musiciens sont forcément des aristocrates parce qu'ils exercent une spécialité, il est clair que les théologiens et les exégètes sont aussi des aristocrates... et on en dirait autant de qui ? Des contemplatifs.
Au chapitre 50 de l'Ecclésiastique, apparaît un certain bonhomme qui s'appelle Simon, fils d'Onias. Il nous est présenté dans toute la majesté de son office liturgique, au milieu du peuple rassemblé :
"Il est comme l'étoile du matin qui étincelle à travers le nuage... comme la lune au jour de son plein... comme l'arc en ciel... comme la fleur des roses... comme les lys... comme le parfum sur le feu... comme un vase d'or orné de toutes sortes de pierres précieuses... comme l'olivier... comme le cyprès...
Les prêtres l'entourent comme des troncs de palmiers, tous les fils d'Aaron sont revêtus de leurs magnifiques ornements, les fils d'Aaron poussent des cris, ils sonnent de leur trompette de métal battu, ils font entendre d'éclatantes clameurs... Tout le peuple à la fois s'empresse et tombe la face contre terre pour adorer le Seigneur...
et les chantres, en déployant leurs voix, le louent ; le vaste temple retentit de doux accords ; et le peuple supplie le Seigneur Très-Haut, se tenant en prière devant le miséricordieux...
Puis le grand-prêtre descend, et élève la main sur toute l'assemblée des enfants d'Israël pour donner de ses lèvres la bénédiction du Seigneur... Et le peuple se prosterne de nouveau pour recevoir la bénédiction de la part du Très-Haut."(Ecclésiastique [Siracide], chap. 50)
Je vous demande si nous venons ou non d'assister à une cérémonie de caractère aristocratique. Ce personnage qui nous est présenté, ce Simon, ce fils d'Onias, du fait qu'il peut être comparé à l'étoile, à la lune, au soleil, à l'arc en ciel, au lys... n'est-il pas véritablement un être à part ? N'apparaît-il pas proprement comme aristocrate, au sens étymologique du mot qui est : "un chef qui excelle" ? Et la cérémonie qui nous est en même temps décrite, cérémonie où les chantres déploient leurs voix, où les instruments font entendre d'éclatantes clameurs, où les fils d'Aaron sont revêtus des plus riches ornements, où le peuple nous est présenté tombant la face contre terre, bouleversé par tout ce déploiement, que nous révèle-t-elle ?
Je le demande : de quoi s'agit-il ? Il y a un choeur : il chante ; il y a des instruments : ils jouent. Il y a des aristocrate de notre corporation et de la corporation sacerdotale. C'est l'Ecriture qui déploie devant nous cette fresque magnifique. Devons-nous la croire ou ne pas la croire ? Devons-nous suivre ou devons-nous ne pas suivre l'exemple qu'elle nous dispense ? Qu'elle nous dispense mainte et mainte fois ?
Quand le livre des Chroniques nous dit que "les chantres, chefs de famille des Lévites, étaient exempts d'autres fonctions, pour qu'ils puissent être à leur oeuvre jour et nuit" [Chroniques, livre 1 chap. IX v. 33], alors avons-nous ou n'avons-nous pas le droit de conclure qu'un exemple de sain aristocratisme nous est par eux donné ?
Nous refusons ABSOLUMENT toute compromission avec l'esthétisme. Mais l'aristocratisme, tel qu'il s'offre à nous dans cette Ecriture que je viens de citer, est à notre égard un exemple que nous avons le devoir de suivre. Je dis que nous refusons l'esthétisme, mais non seulement nous acceptons, mais nous croyons un devoir d'accepter l'artistocratisme et de nous comporter en conséquence. Dans le sens que je viens d'indiquer, nous sommes et nous VOULONS être des aristocrates, c'est-à-dire, encore un coup, des chefs qui excellent.
***** Aristocrates dans le sens proposé, nous voulons des chants de qualité, des chants qui EXCELLENT. Et quand nous lisons l'éloge et la proposition de chants simples qui seront exécutés presque sans répétitions (il y a de quoi hausser les épaules !) et qui, on le reconnaît, ne sont pas des chefs-d'oeuvre, mais offrent cet avantage et cette supériorité que l'on dit incontestable : "la facilité"... Que voulez-vous... NON ! Nous ne pouvons pas prendre de telles propositions au sérieux ! Et alors se lève devant nous, s'impose à nous un modèle qui vient de loin, un modèle que nous ne pouvons pas récuser...
Oui, il faut avouer. Il faut avouer que Luther et Calvin restent à cet égard exemplaires...
Luther, grand poète, dont le lyrisme est tel que sa chaleur transperce les traditions. Traducteur des Psaumes, traducteur-recréateur, chez qui aucune fissure ne laisse fuir la vie. Grand poète, ai-je dit, et bon juge de musique, intime collaborateur de son ami Walther, un des maître musicien du temps ; tous les deux, Luther et Walther, poursuivis par l'idée de faire de chaque psaume-choral un chef d'oeuvre... et qui y réussissent !
Calvin : il suffit de nommer les collaborateurs dont il est entouré : Théodore de Bèze et Marot, Goudimel et Claude le Jeune. Luther et Calvin, ce ne sont pas là des hommes qui auraient tendance à minimiser le goût et la puissance de l'expression populaire. Ces hommes-là on confiance en ce qu'ils visent : estime pour ceux qu'ils veulent faire chanter, pour ceux qu'ils veulent entendre chanter : les habitants de la nef, ceux que nous appelons le peuple.
Ils pensent grand. Ils veulent magnifique. Il faut le dire en ces jours que nous vivons, il faut le dire bien haut : c'est leur passion de l'action pastorale qui les pousse en cette direction. Et je répète que cette direction est "GRAND", "MAGNIFIQUE".
Il suffit d'entendre presque au hasard tel ou tel des chorals qu'ils nous ont légués pour se rendre compte que leur passion de magnificence a exigé ET TROUVÉ satisfaction. Or, que voyons-nous AUTOUR DE NOUS ? Nous voyons certains des nôtres s'appliquer à minimiser l'objectif poursuivi. Je le disais à l'instant : la grande vertu d'un chant pour eux EST D'ETRE SIMPLE. Il sera exécuté sans être appris. SONGEZ DONC ! Plus de répétitions le soir à huite heures et demie ! Et qu'il y ait par-ci par-là quelques bavures, que l'on crie un peu, ce n'est pas, nous dit-on, un motif suffisant pour les exclure. Comment ne pas songer aux avantages du nylon sur la laine et la soie ! Il se lave vite, il sèche dans la nuit, il n'a pas besoin de se repasser ! ...(rires et applaudissements)...
Si vous croyez que je ne suis pas content de vous voir applaudir ce que je viens de dire, vous avez tort... Je suis ravi de vous voir applaudir quand je viens de dire ce que j'ai dit...
Ayons le courage d'avouer encore une fois : le sens pastoral (nous avons le droit, nous aussi, d'en ressentir quelques aspirations !) se révolte à lire de pareilles propositions ! On ne dit pas "ces chants sont beaux" ; on dit "ils sont faciles". Que cette facilité inclue la niaiserie ou maladresse, qu'importe ! Ils sont faciles !
Tagore dit "Le succès facile est la maigre pitance miséricordieusement allouée à la médiocrité" ... Oui, oui ! Applaudissez ! Vous avez raison une fois de plus... Ils sont faciles, vous dis-je ! Que l'exécution soit médiocre, pas d'importance ! Cependant, tous ceux qui réfléchissent un peu pensent avec moi qu'une note porte en soi une vertu spécifique. Elle la porte dans son être. Si elle n'a ni sa hauteur, ni sa durée, cette note n'a point d'être. SOL est SOL. Si Sol n'est pas Sol, il n'a point d'être, il n'agira pas. S'il n'agit pas, que vient-il faire chez le pasteur ? Dira-t-on que ma revendication est une revendication d'artiste ?
On ne m'empêchera pas de répéter une fois de plus ce refrain : "Notre époque a ceci de particulier qu'elle s'applique à suivre des gens qui ne savent pas marcher." (1)
J'ose le dire... j'ose le redire : ces hérétiques que j'ai nommés savaient ce qu'ils voulaient, savaient le but qu'ils se proposaient, savaient les moyens à employer pour l'atteindre, et parmi eux, ils croyaient au premier chef à l'efficacité de la musique. Une nef qui chante ! Ils savaient ce que ça veut dire. Ils savaient jusqu'où ça porte. Ils savaient à quel point cela est capable de toucher les âmes. Mais ATTENTION ! Une nef qui chante de GRANDS TEXTES, sur des musiques GRANDES ! Il ne s'agissait pas pour eux de rechercher l'avantage de textes simples, ils voulaient agir. Ils voulaient faire agir les notes, les lignes, les mots. Ils voulaient exhalter leur peuple, ils voulaient convertir, c'est-à-dire retourner les foules, ils voulaient faire flamber les âmes.
Or, on ne met pas le feu dans les âmes avec de la musiquette et des vers de mirliton, cela ne peut se faire qu'avec de la musique et de la poésie. Avant que Nietzsche l'ait prononcé, ils avaient senti son douloureux appel vriller leur poitrine : "il faudrait, allait-il écrire dans Zarathoustra au chapitre "Des prêtres", il faudrait qu'ils me chantassent d'autres cantiques pour que je crusse en leur Sauveur."
A cet appel, ils ont par anticipation répondu à leur manière. Et nous allons, pendant qu'ils répondent encore à leur manière, nous allons, nous, offrir des facilités ?
***** Changeons de film.
Un prêtre dit la Messe. Le soin qu'il apporte au moindre geste, à l'énonciation claire des paroles, conditionne la qualité de ma prière. J'ai bien dit : sa prière fait ma prière... Témoignage... Contagion...
J'assiste à la messe au monastère de V... J'y communie. A la fin de la messe, je reste un instant à la chapelle. La prière que j'y fais s'appelle "action de grâces". En fait, je ne prie pas, si prier c'est prononcer des paroles nécessairement... Je regarde. Je regarde l'autel qui est beau... Regarder est presque un geste passif : je me laisse faire par ce qui est devant moi... Ce qui m'a frappé le plus, pendant ce quart d'heure, c'est cette petite religieuse qui est venue : avec un soin infini qui rejoint l'Amour, elle a éteint les cierges un par un. Ce soin, cet Amour, on projetté en moi une lumière, un appétit...
Voilà les motifs, les thèmes, je peux dire les thèmes d'oraison de mon action de grâces : cette lumière, cette appétit, ce soin.
"Deprecatio illorum in operatione artis" ["leur prière a trait aux travaux de leur métier", Ecclésiastique [Siracide] 38,34].
Soin, Qualité, Amour : trois mots qui signifient la même chose. Nous y revenons dans un instant.Mais avant, il y a un sombre pendant.
C'est cette envie de ficher le camp, cetteTERRIBLE envie de ficher le camp qui nous vient de la médiocrité. Il faut avouer, il faut reconnaitre... nous sommes en train de faire un examen de conscience...Une revue d'art organise une espèce de questionnaire-concours destiné aux architectes. Il s'agit de savoir quelle place, dans une église, on réserverait au choeur de chant. La revue, je ne sais pas pourquoi, me communiqua les réponses et me demanda de les apostiller. L'un des architecte - ÉCOUTEZ ! - proposait de CACHER SOIGNEUSEMENT les chanteurs parce que, disait-il, ils se tiennent toujours mal ! Je notais en marge : "Si la mauvaise tenue de vos chanteurs est irréductible, fichez-les à la porte !".
Ces chanteurs dont la tenue est si mauvaise qu'elle devient un principe architectural ... mais c'est vrai ce que je vous dis ! Ces chanteurs dont la tenue est si mauvaise qu'elle devient un principe architectural, pense-t-on que ces chanteurs-là chantent bien ? Chantent-ils avec foi ? Croient-ils qu'ils parlent à Dieu de la part des hommes, et aux hommes de la part de Dieu ?
Mais je vous l'ai dit tout à l'heure : Dieu est sourd ! Si Dieu n'était pas sourd, comment pourrait-il supporter celà ? Comment pourrait-il écouter ce que nous lui présentons sous le nom de "chant" ? Il est heureux que Dieu soit sourd ! Cela lui évite d'avoir, à notre égard, de trop mauvais sentiments ! Mais nous, nous qui ne sommes pas sourds... cette envie de ficher le camp : je me cramponne aux barreaux de ma chaise, et je me dis "Tu resteras... tu resteras... Tu es bien obligé de rester, aujourd'hui c'est dimanche" ... je suis ravi que vous applaudissiez ; je me rends compte que mes sentiments rencontrent vos sentiments...
Telle est, ce dimanche, Messieurs, Mesdames, la qualité de ma prière. Ainsi s'exprime la réponse donnée par moi au témoignage qui m'est offert. On me rendra cette justice que je ne parle pas en esthète. Je parle en pauvre vieux fidèle qui demande à la prière du choeur de l'aider à formuler sa propre prière.
Si le chant n'est pas là pour me faire prier, que les chantres se taisent ! Si le chant n'est pas là pour apaiser mon tumulte intérieur, que les chantres s'en aillent ! Si le chant n'a pas la valeur du silence qu'il a rompu, qu'on me restitue le silence !
***** Oui, l'oeuvre d'art n'agit que par sa qualité. C'est par là, par sa qualité, qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Charité. Par là, elle égale le don de Charité que fait la Petite Soeur des Pauvres. La bonne soupe de la Petite Soeur des Pauvres et la Nature Morte de Cézanne partent du coeur et vont au coeur. On ne dira jamais assez que derrière la ressource temporelle, la bonne soupe recèle une signification qui est "AMOUR". Et que derrière ses qualités picturales, la nature morte de Cézanne, elle aussi, nous offre à partager don d'Amour.
Ce qui donne son sens à la bonne soupe, c'est ce qui donne son sens à la bonne peinture.
"Ainsi, écrit saint François de Sales dans la Vie dévote, entre les serviteurs de Dieu, les uns s'appliquent à servir les malades, les autres à soulager les pauvres, les autres à apprendre la doctrine chrétienne aux petits enfants, les autres à ramasser les âmes perdues ou égarées, les autres enfin à parer les églises et à orner les autels..." [cité par Cingria, p.18]. S'il avait été choriste, il aurait ajouté le chant.
"Pour l'artiste, comme pour les autres hommes, écrit Paul Claudel dans "Contact et Circonstances" [ p. 27], il n'y a qu'une chose nécessaire, qui est d'aimer Dieu et de le servir Lui seul. Tout art qui veut échapper à la mort doit revenir à ses fondations. Mais ces fondations ne sont pas en bas, elles sont en haut."
De toute chose, est-il conseillé à sainte Thérèse [d'Avila] quand elle a vingt ans, de toute chose extrayez de l'amour [traduction Auclair, p. 70].
Quel conseil plus valable pour un artiste : de toute chose extrayez de l'Amour ? Et quelle autre expression de l'Amour, dans son oeuvre, que la Qualité ?
***** Loin de nous certes, la pensée d'accuser qui que ce soit d'avoir le culte de la laideur. Mais une phrase comme la suivante, comment ne nous laisserait-elle pas perplexe : "Pie X, écrit quelqu'un, n'aurait pas accepté que, faute de beauté, on empêchât le peuple de manifester sa prière." [Musique et liturgie, n° 32, mars-avril 1953, p. 19].
Si je comprends bien ce texte, la beauté est une sorte d'ingrédient ou d'accessoire que l'on ajoute comme une épice ou une cravate... Ingrédient qui peut figurer parmi les produits qu'on appelle "produits de beauté"... qui n'est donc pas nécessaire. Si on en a pas, on s'en passe. Mais comme l'oeuvre d'art, elle, n'a pas d'autre but que d'introduire au culte ce produit sous la forme que j'ai dite, et qui est "Qualité", il n'y a pas à hésiter : ou la musique et sa présentation seront de qualité, ou l'on devra se passer de musique.
Pie X n'aurait peut-être pas accepté que, faute de beauté, on empêchât le peuple de prier, mais personne pami vous n'ignore ce texte extrait de son Motu Proprio : "La Musique Sacrée doit être un art véritable, sans quoi il est impossible qu'elle ait sur les âmes cette efficacité qu'elle entend obtenir en admettant l'art des sons au service de la liturgie".
Pie X prononce "qualité", on lui répond "facilité". Eh bien nous ne sommes PAS D'ACCORD. Nous sommes d'accord avec lui, mais pas avec eux. ... (applaudissements)... Ainsi entendu, la facilité est un PÉCHÉ. S'agit-il, oui ou non, d'un culte en esprit et en vérité ? Ni l'esprit ni la vérité ne tolèrent l'équivoque. SOL EST SOL ! Si la musique est, elle est bonne. Si elle n'est pas bonne, elle n'est pas.
***** Pour la troisième fois, je redis : on ne doit jamais oublier, lorsqu'on parle d'art et spécialement d'art sacré, que des valeurs spirituelles sont en cause.
La thèse que je défends n'est pas une thèse de spécialiste, c'est la thèse d'un grand chef de l'Eglise, que dis-je, c'est la thèse de tous les grands chefs de l'Eglise, c'est la thèse de l'Eglise. Dans un enseignement constant, ces chefs posent en principe que la musique est nécessaire pour que le service de Dieu soit accompli. Nous les croyons ! Et nous nous avançons prêts à servir. Mais comment pourrions-nous supposer qu'ils envisagent ce service autrement que sous le signe de la qualité ? De cette qualité qui est le témoignage de l'Amour, le témoignage de cet Amour en quoi nous voyons le fondement du Temple ecclésial, cette charité dont il nous est assuré qu'elle ne passera jamais.
Musicien, quand je chanterai les chants des Anges, "si je n'ai point cette qualité qui est charité, je suis un airain qui résonne, une cymbale qui retentit" (cf. 1 Cor. 23, 2).
Joseph Samson
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(1) : cette citation est absente de l'enregistrement, mais est rapportée dans une autre version écrite de la même conférence. Chose possible, l'enregistrement laissant entendre des traces de montage sonore.