SPIRITUALITE et PHILOSOPHIE
des musiciens d'église

"Seigneur ... sanctifie ceux qui aiment la beauté de ta Maison"

Prière conclusive de la liturgie de saint Jean Chrysostome

"Si le chant n'est pas là pour me faire prier, que les chantres se taisent.
Si le chant n'a pas la valeur du silence qu'il a rompu, qu'on me restitue le silence."

Joseph Samson

BIEN CHANTER

"Il prie deux fois, celui qui chante bien". Cette affirmation de saint Augustin, curieusement, a été relayée dans les années 70 et 80 sous une formulation curieuse "Chanter, c'est prier deux fois". Citation fausse, donc ! Saint Augustin parlait de "bien chanter", c'est-à-dire de produire un chant de qualité (croit-on vraiment que saint Augustin parlât uniquement en symboles ? Ce serait mal connaître cette époque !). Voici donc que désormais, aux dires de certains, il suffit de chanter ; que ça soit bien fait ou mal fait, peu importe, c'est automatique : on prie deux fois dès qu'on chante, que ce soit du chant grégorien, de la polyphonie de Palestrina, ou "Jésus reviens parmi les siens" à la guitare... c'est pareil.

Comment en est on arrivé là ? Il fallait donc que la qualité dérange, pour qu'on puisse affirmer, comme on l'a entendu maintes fois : "Du moment qu'on y met de la bonne volonté, c'est bien pareil". Et voilà tout le problème : quelqu'un chante mal, il essaye de son mieux, ça ne donne rien de plus... mais parce qu'il a essayé le voilà paré d'un seul coup de la qualité de meilleurs chanteurs.

Passons sur l'historique de ce changement très néfaste de philosophie, qu'on trouvera expliqué sur ce même site dans la "Petite histoire du chant liturgique" (lien en bas de page). Intéressons-nous, puisque c'est le thème de cette page, aux valeurs en cause.

LA FACILITE

Je ne peux résister à l'envie de citer encore le compositeur et maître de chapelle Joseph Samson à propos de la facilité : "Je ne peux m'empêcher de penser au nylon : ça se lave vite, ça sèche vite, et il n'y a même pas besoin de le repasser". Ainsi, ce mauvais tissus directement fabriqué à partir de produits pétroliers, parce que son usage est "facile", se serait retrouvé haussé au même rang que la soie et le velours ?

Le problème avec le "facile", ce n'est pas qu'il soit pratique et demande moins de travail. Le problème, c'est qu'il conduit l'homme à ne plus faire le moindre effort. Ainsi est apparue, dans les années 80, une certaine liturgie "presse bouton", où le prêtre se suffit à lui-même pour dire la messe, allumer les lumières, lancer les cloches, démarrer le lecteur de CD, etc... et tout ça grâce à la sacro-sainte télécommande, qu'il pose sur l'autel à côté du calice (!). Certains auront même incorporé des prises et boutons dans l'autel lui-même, c'est tellement... plus "facile" !

Ce "facile", l'accepte-t-on à la maison ? Oui. Du moins on l'a accepté dans les années 80, celle de la grande mode de la soupe en poudre, des meubles en plastique, et du bétonnage du littoral. Mais aujourd'hui, qu'est-ce qui nous pousse à revenir à la vraie soupe de légume bio, au mobilier en bon bois bien ciré, et au respect de la nature ? Une seule et même chose : le "soin".

Or, durant la messe, lorsqu'on chante, tout à coup le "soin" n'aurait pas sa place ? Il ne serait pas bon d'exiger que les chanteurs chantent bien, qu'ils fassent des efforts en répétant plus et mieux, qu'ils s'initient à un déchiffrage minimal, qu'ils travaillent leur voix pour éviter cet artifice qu'on appelle "micro", qu'ils fassent évoluer leur répertoire musical vers une vraie polyphonie ?

IMITER LE CREATEUR

Ce travail soigné des musiciens est-il un accessoire, une chose inutile ? Pourquoi est-on chanteur ou organiste, si ce n'est pour apporter du "Beau" dans la liturgie ? Dieu, selon les anciens, pouvait être vu en considérant quatre "transcendantaux" : le Beau, le Bon, le Vrai et l'Un. Le musicien, en produisant et donnant du Beau dans la liturgie, ne fait-il pas quelque chose de Bon ? Et si c'est Bon, n'est-ce pas une chose Vraie ? Et si elle est Vraie, n'est-elle pas Unifiante ? On peut dire sans hésiter que le musicien qui fait de la musique "vite fait mal fait", en oubliant de faire du "Beau", produit quelque chose qui est laid, mauvais, faux, et destructurant. Quelque chose qui nie le fait qu'il ait été créé à l'image de Dieu, qui nie qu'il doit également chanter voire composer dans la beauté, bonté, vérité et l'unité.

LE SOIN

Quelqu'un qui fleurit l'autel jette-t-il les fleurs en vrac dans les vases ? Quelqu'un qui range la sacristie n'aime-t-il pas qu'elle soit propre ? Quelqu'un qui sculpte une statue ne veut-il pas qu'elle soit belle ? Et pourquoi cela ? Parce que le "soin" traduit l'amour de ce que l'on fait et l'amour pour qui on le fait. Et que fait-on ? Qu'est-ce que c'est que la liturgique, sinon un dialogue avec Dieu, et la participation à la Cène du Christ via le prêtre ? Peut-on dire que ce dialogue doit être fait en langage SMS, et peut-on dire que nous communions au Corps du Christ avec la nonchalance d'un consommateur de MacDo ?

Non, bien sûr. Il faudrait ne pas aimer le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, pour ne pas vouloir soigner notre comportement face à Lui.

Or, pourtant, la seconde moitié du XXe s. a promu une grande entreprise de conversion des catholiques au "facile", à une liturgie qui tient plus de la dînette que de la préfiguration de la Jérusalem céleste. Les textes des chants nous parlent de l'homme, d'un Dieu "papa", d'un Jésus "copain" et d'un Esprit "de fête" ; les musiques sont celles de comptines pour les petits enfants ; la prosodie monosyllabique ne dépasse pas le niveau d'une bonne chanson de variété (parfois aussi celui d'une mauvaise).

Or le soin est la traduction de l'amour. L'amour de Dieu, du Christ et du Saint Esprit est le moteur de la prière de chacun (1er commandement : "Tu aimeras ton Dieu comme toi-même"). En partant du contraire on arrive à une conclusion simple : pas de soin = pas d'amour = pas de prière.

Le musicien qui ne se soucie pas de soigner son art devant Dieu et les hommes, que fait-il, sinon se mentir à lui-même sous le regard de Dieu ? Est-il crédible ? Mérite-t-il de se voir confier la responsabilité d'orner la liturgie et d'aider les paroissiens à tourner leurs âmes vers Dieu, si son "art" est en cela inefficace ?

DU POSSIBLE ET DE L'IMPOSSIBLE

Bien sûr, il est des contextes où les moyens manquent cruellement, où l'on manque de tout, de chef de chœur, de choristes, d'organiste, de bons livres de musique, etc. Dans de pareil cas, il y a toujours un bénévole (au sens strict : "qui veut [faire] le bien") dont on va charger les épaules, et qui ne pourra pas toujours porter un tel fardeau.

Mais pour autant, les bénévoles ne sont pas seuls au monde. Une paroisse isolée ? Un manque de moyen ? De vraies urgences ? Eh bien il y a un service chargé de la liturgie dans tous les diocèses, et il ne faut certainement pas hésiter à demander - voire exiger - des solutions. Il faut demander des partitions, demander des CD, demander des formations. Il faut dire "C'est urgent !", rappeler aux chargés de la musique dans les diocèses que leur travail est de porter assistance aux paroisses démunies. Et s'il n'y a pas de telles personne et/ ou de tels services, il faut rappeler aux évêques que le Concile Vatican II a demandé qu'il y ait de telles structures, et que si, 50 ans après, il n'y en a pas, c'est qu'il y a un sérieux problème !

Et si vraiment un diocèse n'est pas capable de former des chefs de chœur et des choristes - en contradiction totale avec les instructions du Concile - alors il reste la possibilité de s'instruire sur internet. Les sites ne manquent pas, qui fournissent une documentation solide sur la musique sacrée, sur les théorie musicale en général, sur les règles du chant liturgique, sur les textes magistériels. Qui peut oser dire ajourd'hui qu'il ne trouve aucune information ? Les premiers sites internet mettant en ligne des documents sur cette question sont apparus peu avant 2000. Depuis, les sources documentaires sont nombreuses, et tout le monde peut y accéder.

Il ne s'agit pas de demander les moyens de faire des progrès pour "réussir", comme le feraient des musiciens concertistes. Il s'agit de demander les moyens d'avancer dans la qualité et le soin ; c'est un apostolat en soi, et il doit porter du fruit.

LA SPIRITUALITE DANS L'ACTION

Quelle est, dans le fond, l'urgence dont les diocèses doivent s'emparer ? Qu'on forme des chefs de chœur, des organistes et des choristes ? Oui, certes ! Mais la finalité n'est pas là. La finalité est que la liturgie suppose une expression d'amour pour Dieu (Père-Fils-Esprit) et AUSSI pour l'Eglise Catholique Romaine. Plus que jamais il s'avère nécessaire de rappeler qu'une authentique pratique religieuse ne peut exister sans ce double amour (et non pas un seul des deux !).

Nul n'est tenu à l'impossible, dit le dicton populaire. Mais nul n'est dégagé de la nécessité de se former pour avancer encore vers le Beau, le Bon, le Vrai et l'Unité. Prétexter de carences, de manque de moyen, de faiblesses, de manque de temps, pour stagner et garder toute une communauté de fidèles dans l'absence de progrès est en contradiction avec le souci d'aimer ses frères, d'aimer l'Eglise, et d'aimer Dieu.

Inutile de prier pour espérer avoir d'autre choristes si on ne les attire pas par la qualité et l'enrichissement du répertoire. Inutile d'adresser des suppliques aux saints patrons de la musique afin qu'il y ait de la relève, si ni la famille ni les écoles chrétiennes ne se soucient de former les enfants au chant sacré (comme le demande le Concile, là encore). Comme le disait Charles Péguy : "Demander la victoire à Dieu sans combattre, je crois que c'est impoli."

Le chef de chœur, les choristes et les organistes doivent prier pour qu'ils aient de la relève. Mais ils doivent AUSSI la susciter, par l'exemplarité, l'engagement, la sollicitation des parents et du corps enseignant catholique, la demande explicite de soutien dans cette voie par leurs curés de paroisses. Ils doivent aussi montrer qu'ils ne pratiquent pas le chant sacré simplement pour faire du "remplissage" liturgique, pour faire "fonctionner" la chose, mais parce que leur vision est celles d'artistes qui relient le Ciel et la terre par le Beau. Faute de cette dimension spirituelle, les musiciens d'église ne sont pas crédibles.

UN INVESTISSEMENT SPIRITUEL POUR DEMAIN

A chaque fin de chaque messe, les musiciens, et surtout le chef de chœur ou le maître de chapelle, ne doivent pas dédaigner de prendre un peut de temps devant la présence réelle de Jésus Christ au tabernacle, et de se poser, dans le silence intérieur, trois questions :
- ai-je vraiment fait cette semaine tout ce qu'il avait à faire pour bien exécuter les chants de ce dimanche ?
- ai-je vraiment fait ces mois-ci tout ce qu'il fallait pour faire progresser toute la communauté ?
- est-ce que cette année je fais vraiment ce qu'il faut pour préparer la relève des choristes, et de moi-même ?

Ces questions, on peut se les poser tous les jours chez soi, et fuire la réalité. Mais se poser ces mêmes questions devant le Christ, c'est autre chose : on ne peut pas se défiler. Et tant mieux.

La conclusion de toute cela est très simple : faute de soin, d'amour et de spiritualité, mais aussi de volonté, dans l'exercice de la musique sacrée, il n'y aura aucune relève. Ce que nous impulsons pour aujourd'hui prépare la moisson pour dans dix ans ou quinze ans. La relève que nous suscitons aujourd'hui sera celle de demain. Et pour l'instant, que voyons-nous se profiler à l'horizon ? Des messes du dimanche sans chant ! Mais le plus grave, c'est que cela semble n'inquiéter personne. Dieu voit. Craignons la parabole des talents : ceux qu'Il nous a confiés et dont nous n'avons rien fait, Dieu les reprendra. Oserons-nous alors nous plaindre ?

"Une authentique mise à jour de la musique liturgique n'est possible que dans le sillage de la grande tradition, c'est-à-dire du grégorien et de la polyphonie sacrée". (...) la polyphonie religieuse, et celle de l'école romaine tout particulièrement, sont un héritage à conserver avec soin, à faire vivre et à diffuser au profit de toute la communauté ecclésiale et pas seulement des chercheurs et des amateurs. Il s'agit en effet d'un patrimoine spirituel, artistique et culturel d'une valeur inestimable".

Benoît XVI, Chapelle Sixtine, le 26 juin 2006

"La liturgie exige la beauté du chant (...) la louange de Dieu exige le chant (...) ce n'est pas un ornement marginal, mais la liturgie exige cette beauté, exige le chant pour louer Dieu et donner la joie aux participants".

Benoît XVI au choeur de la Chapelle Sixtine, le 22 décembre 2005

"Une Eglise que l'on réduit seulement à faire de la musique "courante" tombe dans l'inepte et devient elle-même inepte. (...) L'Église a même le devoir d'être la "cité de la gloire", lieu où sont recueillies et portées à l'oreille de Dieu les voix les plus profondes de l'humanité. (...) L'Église ne peut pas se satisfaire du seul ordinaire, du seul usuel : elle doit être la voix du Cosmos, glorifiant le Créateur et dévoilant sa magnificence au Cosmos lui-même en le rendant beau, habitable, humain."

Card. Joseph Ratzinger, 1985.

"D’ailleurs ces prières, avec leur antique prestance et leur noble majesté, continuent d’attirer vers vous des jeunes gens que le Seigneur appelle auprès de lui. Par contre, une fois disparu le choeur en question, qui transcende les frontières et les nations et est empreint d’une admirable force spirituelle, ainsi que la mélodie jaillie du plus profond du cœur où demeure la foi et brûle la charité, Nous voulons dire le chant grégorien, ce sera comme un cierge éteint qui n’éclaire plus et n’attire plus le regard et l’attention des hommes."

(Paul VI, lettre aux supérieurs généraux des instituts religieux de clercs assurant l’Office chanté au chœur)

"Le beau doit nous élever. La fonction de tout art consiste à briser l'espace étroit et angoissant du fini dans lequel est plongé l'homme tant qu'il vit ici bas, pour ouvrir une sorte de fenêtre à son esprit qui tend vers l'infini. En face d'une culture sans espérance, faites donc sourire sur la terre, sur l'humanité, le reflet de la beauté et de la lumière divine et vous aurez, en aidant l'homme à aimer tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, contribué grandement à l'œuvre de la paix."

Pie XII, cité sur le site de la Conférences des Evêques de France www.cef.fr

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