La relation chorale-orgue dans la liturgie de la messe
ou comment résoudre le "pratico-pratique" pour
arriver au spirituel (!)
Quel chef de chœur, même de la chorale la plus modeste, ne s'est pas trouvé, à un moment ou un autre, confronté avec un problème de communication avec l'orgue au cours de la messe ? Lorsqu'il s'agit d'être vu ou correctement entendu, dans un sens ou dans l'autre, le chef de chœur ou l'organiste, voire le prêtre lui-même, rencontrent toujours des difficultés. Il s'agit de questions pratiques, mais nous allons voir que cela a des répercussions non négligeables sur la participation des musiciens à la messe en tant que fidèles, ce qu'ils sont avant tout !
Les trois grandes catégories de problèmes sont : la difficulté pour l'organiste de voir la direction, l'écoute mutuelle de l'orgue et de la chorale, la communication entre le chef de chœur et l'organiste. Nous allons voir que les solutions ne sont pas là où on croit les trouver.
Examinons d'abord quelques problèmes fréquents, avec leur bonnes et mauvaises solutions. On constate que souvent ce sont les mauvaises solutions qui sont retenues. Pourquoi ? Parce qu'elles sont plus faciles à mettre en œuvre. Résultat : ça ne marche pas, et personne n'y gagne en sérénité.
| Mauvaises solutions | Bonnes solutions |
| L'organiste n'entend pas suffisament la chorale | |
Utilisation de micros (généralités) |
Travailler les voix au lieu de compter sur la technologie
! |
Utilisation de micro pour la parole |
Poser un micro de retour spécial
pour l'organiste |
Utilisation de micros de prise de son |
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| Les interphones Cette solution assez rare a eu son heure de gloire dans les grands édifices dans les années 70, pour permettre aux chanteurs et à l'organiste de chœur de communiquer avec la tribune du grand orgue. Mais la communication manque de discrétion, comme avec les talkie-walkies. Avant l'électronique on pouvait avoir recours à des sonnettes, pas plus discrètes d'ailleurs, mais moins désagréables. |
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| L'organiste ne voit pas la direction du chef | |
| Pose d'une caméra Se passe de commentaire. L'efficacité est claire, et quand au coût, chaque paroisse voit ce qu'elle peut faire. Mais faut-il vraiment autant de technologie ? |
Pose d'un miroir |
| La chorale n'entend pas suffisament l'orgue | |
Demander à l'organiste de jouer plus fort |
Faire "avec" Ce n'est pas une solution, mais plutôt une philosophie de musiciens réalistes. Dans un gros orchestre, chaque instrument n'entend pas globalement l'orchestre, mais surtout ses voisins. Ici c'est pareil. Vouloir y remédier est totalement irréaliste. Le mieux est de faire un test avec un auditeur placé au milieu de la nef. C'est là que l'équilibre doit être atteint. Ceci étant fait, si la chorale n'entend pas asser l'orgue, elle devra en prendre son parti.Si chacun suit la partition et le chef, le résultat sera bon pour l'auditoire, et c'est le seul objectif à tenir. |
| Les fidèles se plaignent d'entendre soit seulement la chorale soit seulement l'orgue | |
Chercher à résoudre le problème
(!) Brancher l'orgue (électronique) sur la sono |
Faire "avec" Il faut accepter la situation avec réalisme. Mais autant on peut demander aux choristes un minimum d'abnégation, autant il est difficile de l'exiger des fidèles. On peut et on doit expliquer le problème pour le faire comprendre. Il faut aussi éviter de rentrer dans des discussions stériles. A ceux qui demandent à mieux entendre, on peut faire cette réponse : arrivez donc un peu plus tôt, et choisissez la meilleur place. Mais... vient-on à la messe pour se soucier de celà ?... |
En évoquant ces problèmes et ces solutions, nous nous situons bien dans l'aspect pratique de la liturgie d'aujourd'hui. Pour autant, il ne faut pas faire l'économie d'une question très pertinente : et "avant", comment faisait-on ? En effet, se demande-t-on comment faisait les chanteurs et l'organiste pour se synchroniser à l'époque où il n'y avait ni micro, ni caméra ? Chacun peut essayer d'imaginer la messe de sa paroisse sans technologie, et même... sans éclairage électrique. Mais comment faisaient-ils ? N'aurions-nous pas quelques solutions à "récupérer" des savoir-faires anciens ?
Comment accepter que la liturgie, aujourd'hui, soit devenue esclave de la technologie ? Sommes-nous devenus incapables de dire une messe sans micros, électricité, caméra ? Par moment il semble que la réponse à cette question est "oui"... et là, ça devient quand même GRAVE !!!
Voici donc un autre tableau, qui replace les choses dans une époque où la technologie n'existait pas encore. Les mêmes problèmes mais avec les solutions anciennes ! Naturellement, cela peut déranger, notamment sur la question de la participation des fidèles qui ont aujourd'hui besoin d'un "animateur" (rôle vedette qui ne se justifie pas par le rite liturgique, et dont 19 siècles se sont passés allègrement...).
| Ce qu'on fait aujourd'hui | Ce qu'on faisait avant la technologie |
| L'organiste n'entend pas suffisament la chorale, et inversement. | |
On met des micros partout. |
L'organiste n'accompagnait pas les chanteurs. Ou si peu. Il n'accompagnait que les fidèles pour l'ordinaire de la messe, du Kyrie à l'Agnus Dei, et les cantiques populaires. Mais les chantres - toujours très peu nombreux car cela facilitait la pratique - étaient accompagnés par quelques instrumentistes (violoncelle et ancêtres du tuba) regroupés avec eux. Souvent placés derrière l'autel, ils s'entendaient aussi bien que s'entendent les musiciens d'un petit orchestre de chambre. L'orgue ne jouait pas avec eux, mais séparément. D'autre part les chanteurs n'étaient pas, à cette époque, des amateurs. Tout au plus des semi-professionnels, dont le savoir-faire garantissait une certaine puissance. Ils possédaient les techniques vocales qui permettaient d'être entendus par tous. |
| L'organiste ne voit pas la direction du chef | |
| On installe une caméra. | On posait des miroirs. |
| Les fidèles se plaignent d'entendre soit seulement la chorale soit seulement l'orgue | |
| On essaie de faire plaisir à tout le monde, sans jamais y parvenir. | Le problème ne se posait pas puisque le grand orgue n'accompagnait pas les chanteurs. |
| Le chef de chœur et l'organiste ne peuvent pas communiquer | |
Soit on tente de résoudre le problème sans jamais y arriver vraiment, soit tout est organisé à l'avance et ainsi cette communication n'est plus vraiment nécessaire. La versatilité fréquente du programme musical - une mauvaise habitude - implique une communication préalable assez lourde. |
L'orgue n'accompagnant pas les chanteurs mais seulement la foule, le programme de l'organiste ne variait que pour un ou deux cantiques populaires par messe, le reste de l'accompagnent des fidèles étant celui du chant grégorien de l'ordinaire qui était totalement prévu d'avance par le calendrier liturgique. Donc pas de question à se poser, pas besoin de réunions compliquées. |
Comme on le voit, les usages anciens ne faisaient pas que résoudre les problèmes, ils en diminuait directement le nombre à la source ! La question, pour nous aujourd'hui, c'est de transposer les solutions anciennes aux usages liturgiques actuels. Ce n'est pas simple du tout ! Il faudrait revenir sur certaines habitudes néfastes qu'a entraîné la technologie : chanter sans puissance vocale, compter sur l'organiste pour soutenir tout le chant, attendre que l'animateur entonne chaque élément du dialogue chanté avec le prêtre... Il faudrait aussi retrouver le goût et l'audace de chanter de belles choses qui suscitent l'enthousiasme des chanteurs... mais c'est un autre débat.
Le problème de fond induit par ces nombreuses petites difficultés sans solutions, couplé au problème de l'indigence de nombre de compositions, c'est que les chorales chantent souvent sans passion, et que les fidèles suivent le chant sans aucun appétit, juste parce qu'il faut chanter. Les musiciens sont aux prises à la fois avec des problèmes de communication, d'acoustique, et de motivation. Pour compenser cela, on met souvent en places des solutions techniques censées faciliter le travail, donner plus d'aisance aux uns et aux autres : plus de micros, plus de haut-parleurs, une nouvelle sono... et l'on pense que ça va aller beaucoup mieux ainsi.
Les préoccupations techniques deviennent alors plus lourdes, et la magnifique table de mixage de la sacristie devient encore plus protégée que le Saint-Sacrement lui-même ! Effleurer un potentiomètre fait encourir les foudres du curé bien plus que laisser le calice manipulé par n'importe qui... Vanité des vanités...
Comme l'évoque le tableau ci-dessus, jusqu'au début du XXe s. l'Eglise n'avait pour chanteurs que des chantres en petit nombre qui s'accompagnaient avec quelques instruments portatifs. Le répertoire général était fait majoritairement de plain chant, de sorte qu'il suffisait d'ouvrir l'antiphonaire (ou plus tard le bon vieux "800") au jour dit, et le programme était tout prêt. L'organiste, lui, n'avait qu'à suivre les mêmes livres, puis ajouter un cantique au Saint-Sacrement et un autre à la Sainte Vierge, et voilà tout.
Evolution des usages et conséquences
Finalement les difficultés de communication entre l'orgue et la chorale s'enracinent dans deux dispositions nouvelles apparues dans le milieu du XXe siècle : une grande quantité de chants d'assemblée et l'accompagnement de la chorale par l'orgue (les chantres ayant disparu avec les musiciens qui les accompagnaient).
Les nombreux chants sont apparus dans le sillage du Concile Vatican II, lorsqu'on s'est convaincu qu'il fallait que les fidèles participent à tous les chants, ce qui est une exagération, et qu'il fallait aussi remplacer les répertoires anciens par du neuf, en éliminant tout le latin (chose qui n'a jamais été demandée, ce qui était impossible et a laissé des lacunes gigantesques). De ce fait, immanquablement, il est devenu nécessaire de réaliser un programme complexe car le choix des chants de foule reste un casse-tête : il faut les renouveler chaque dimanche, mais en même temps on fait en général trés vite le tour du répertoire paroissial qui assez restreint. De plus on a souvent mis en place une "équipe de liturgie" dont le souci démocratique conduit à des réunions qui, en certains lieux, peuvent atteindre deux heures de verbiage pour mettre au point une heure de messe, dont à peine 10 mn. de chant effectif... une situation vraiment invraisemblable qui épuise les bonnes volontés.
L'accompagnement de la chorale par l'orgue est donc venu de l'élimination des chantres, qui utilisaient le violoncelle, la contrebasse et l'ophicléide. Désormais, fini les instruments dans le chœur. Il fallut donc se rabattre sur l'orgue de chœur, solution idéale, ou bien sur l'orgue de la tribune, et c'est là que les problèmes commencent. Dans les années 70, sous la poussée de la nouvelle vague, de nouveaux instruments sont apparus dans les chœurs des églises : guitares acoustiques et électriques, flûtes en plastique, et batteries de percussions pour les jour de fêtes. Sous de aspects gentiment "hippies", on sait bien que la manœuvre visait à tuer l'orgue ; dans certaines paroisses on n'hésita pas à mettre l'organiste au chômage. Puis dans les années 80-90 sont apparues quelques communautés nouvelles qui on commencé par assagir un peu le mouvement, puis a reprendre un chemin plus classique. On trouve un peu moins de guitares, plus de flûtes traversières, assez souvent du violon. Les guitares électriques et les batteries sont retournées là où il aurait mieux valut qu'on les tienne... Les nouveaux jeunes musiciens, peu hostiles aux valeurs classiques, ont de nouveau apprécié l'orgue, et tout est rentré à peu près dans l'ordre. Mais... ces nouveaux orchestres trouvent difficilement leur place dans les petites églises : il leur faut des pupitres, des perches micro, de l'éclairage... ils sont souvent dans le transept ou en début de nef, or l'animateur et la chorale n'y sont pas. L'organiste encore moins. Et tout ce monde cherche à communiquer, à se voir, à s'entendre. Et il faut bien le dire, c'est un bazar inextricable, entre le cablage qui traîne, les micros sans fil qui "décrochent" sans arrêt, l'acoustique qui s'en mêle, et l'organiste qui n'entend pas grand-chose et ne voit rien.
Difficultés et lassitude, les ennemies de la spiritualité liturgique
Mais le problème est plus sérieux qu'il n'en a l'air. Bien des chefs de chœurs, choristes et musiciens finissent par vivre la messe comme un défi à relever, où la part technologique devient trop pesante (Est-ce que le micro est bien placé ? Est-ce qu'on entend suffisament ? Est-ce que la pile du micro sans fil a été changée ? Etc, etc). Ces considérations sont véritablement une pollution mentale ; chaque artiste ne devrait avoir que deux préoccupations : avoir un programme au point, et une voix bien posée. Si les difficultés sont simples, le musicien peut alors pratiquer son art sans sortir mentalement de la liturgie, et ainsi être véritablement impliqué dans son ministère liturgique. Sa prière réside alors dans l'exercice de son art (cf. Ecclésiaste 38,34). Mais s'il lui faut se préoccuper de problèmes de communication avec l'organiste, si cela a une répercussion sur sa concentration et son aisance musicale, alors il "est ailleurs". Certains peuvent éprouver l'envie d'assister tranquillement à une messe où il seraient de simples fidèles ! Quand on en arrive là, c'est que quelque chose ne va pas, et ce quelque chose est souvent d'ordre strictement fonctionnel.
Pour retrouver de la sérénité - et donc du dynamisme - on aura avantage à ne pas chercher à ce que tous chantent et jouent ensemble tout le temps. Les possibilités pour l'organiste de jouer seul, ou pour la chorale de chanter seule ne sont pas rares, et cela fait autant de soucis de synchronisation en moins.
Pour le credo (dont le vrai texte ne peut qu'être chanté en grégorien, les autres textes n'étant pas liturgiques) on gagnera à le chanter en alternance chœur / foule, et l'organiste n'aura pas de problème pour entendre le chœur s'il évite de doubler la mélodie (il ne la joue qu'avec la foule) et s'il suit l'alternance chœur / foule en alternant lui aussi entre les clavier grand-orgue et récit. Là encore, cette méthode s'avère très pratique.
On peut prendre exactement le même principe pour le gloria, même si on ne le chante pas en grégorien. Même chose pour les kyrie, sanctus, et agnus : pratiquer des alternances entre la foule et la chorale, ou la foule et un soliste, est non seulement un moyen de "réveiller" les fidèles, mais aussi un moyen de chanter des phrases courtes, ce qui est moins risqué si l'organiste risque de ne pas entendre la chorale. Cette élimination de risque est profitable à tous les musiciens.
Varier au cours d'une même messe la manière d'associer les fidèles, la chorale et l'orgue, c'est aussi un moyen d'éviter la routine musicale qui peut lasser tout le monde. Pour les chanteurs et l'organiste, un programme ainsi diversifié permet de vivre la liturgie chacun dans son rôle, et d'éprouver à la fin de la messe le sentiment d'avoir mené à bien une mission bien remplie. Parfois trop, dans certains cas, mais cela vaut mieux que l'inverse.
On ne peut pas servir deux maîtres : Dieu et la technologie
Ainsi, par des moyens simples, la relation entre l'orgue et la chorale peuvent être purgés des contraintes technologiques et de la routine. C'est - expérience à l'appui - une quasi délivrance, une bouffée d'air pur. La pratique musicale liturgique retrouve son sens, sa logique, se réoriente vers l'essentiel : être un service invisible de l'autel pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Ainsi vécu, les musiciens peuvent rendre grâce à Dieu de l'avoir bien servi pendant la messe qui vient d'être dite. Ils gouttent alors d'autant mieux la fin de la messe, tandis que l'organiste donne libre cours à son art, puis ensuite dans le silence qui suit, où la simple présence du Christ au tabernacle suffit au musicien.
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Document en ligne sur www.chant-liturgique-paroisse.fr