Le Chant grégorien – les différentes écoles

Lorsque le chant grégorien apparaît à Metz à la fin du IXe s., il n’est qu’une évolution parmi d’autres formes de chant réparties dans le monde chrétien, déjà vaste, chaque peuple, selon sa culture et son tempérament, ayant créé son style.

On ne s’étonne pas que le chant des peuples du nord ait été – et est toujours – plus calme que celui des peuples du sud… Ainsi, en Espagne, existe à cette époque le chant qu’on appelle aujourd’hui le “chant mozarabe” : il se caractérise par une certaine fougue, qui évidemment transparaît toujours dans les formes musicales actuelles. Preuve s’il en est que l’âme des peuples forge leurs musiques propres, et que, régions par régions, cette âme reste la même malgré les siècles écoulés.

On sait qu’à la fin du premier millénaire le chant de Rome est assez simple. En revanche  les chantres romains excellent dans les nuances vocales et la pose de voix. Charlemagne, à la faveur des ses rencontres avec le Pape Etienne II, en fait la découverte. Quelque peu dépité de constater que les chantres francs ne fassent pas preuve des mêmes qualités, il les oblige à se former auprès des chantres romains. Marqués par le fameux tempérament gaulois, les chantres de Charlemagne obéissent, mais imposent vite leur propre style : les chantres francs ont hérité grande tradition vocale des bardes gaulois. Ils superposent leur propre génie créatif à la technique romaine, et inventent une nouvelle forme de chant, plus évoluée, qu’on appelle à l’époque le “chant messin” (de Metz).

L’origine de ce chant, au cours du Moyen Age, est attribuée au saint pape Grégoire le Grand afin de l’inclure dans la légende que l’on bâtit alors autour de ce personnage.  A tel point qu’une pièce de chant grégorien raconte cette “genèse”, alors qu’on sait aujourd’hui qu’elle est totalement fausse… Mais le terme de “chant grégorien” voit le jour, et il est si populaire aujourd’hui qu’on ne sait trop comment on pourrait s’en passer…

Au XVIIIe s. le chant développé dans le royaume franc arrive à Rome, et supplante le chant local  qu’on appelle aujourd’hui le “vieux romain”. Ce type de chant fait aujourd’hui l’objet de reconstitutions hypothétiques et discutables.

Entre le XIIIe et le XIVe s. l’écriture du chant grégorien s’abâtardit : des signes complexes qui dessinait les nuances vocales on aboutit à de grosses notes carrées qui ne traduisent plus rien. Sans aucun doute, le savoir-faire vocal continuait-il d’être transmis, mais on n’en a pas de traces écrites, sinon dans quelques commentaires. Ce chant, d’apparence visuelle ennuyeuse, est appelé “cantus planus”, que certains caricaturent par “chant plat” (dans la mesure où ce qui est “plan” est forcément plat), alors qu’il faudrait bien mieux traduire par “chant qui plane”, comme l’aigle au dessus de la plaine, et là, franchement, c’est bien autre chose…

Durant la période de la Renaissance la splendeur de la polyphonie fait passer le chant grégorien pour un art périmé. Avec l’avènement de la musique baroque, la liturgique française est envahie par le lyrique italien, style malheureusement mondain, pour ne pas dire “de salon” : les chanteurs font étalage de leur virtuosité, et sous Louis XIV on vient briller en société en chantant à la tribune de l’orgue, où les dames se font également remarquer… Au même moment la prononciation gallicane est imposée, en affront au Pape (c’est celle qu’a popularisé les calembours des noms romains dans les aventures d’Astérix). Cette prononciation, laide et brutale, éradique la suavité du chant grégorien, qui devient un style tout à fait à part que certains nomment aujourd’hui “plain chant gallican”. Il est aujourd’hui cultivé, en concert, par des ensembles musicaux de grande qualité, notamment Vox Cantoris basé à La Réole (Gironde).

Au XIXe s. le plain chant gallican connait des développements polyphoniques, dont il faut bien reconnaître les qualités musicales. Mais cela n’a absolument plus rien à voir avec le chant grégorien, et plusieurs musiciens s’en inquiètent. L’Abbaye de Solesmes est fondée avec pour but la restauration du chant grégorien, qu’elle lancera rapidement dans la seconde moitié de ce siècle. Au même moment, Louis Nierdermeyer, fondateur de l’Ecole Normale de Musique de Paris, publie une nouvelle méthode d’accompagnement qui reprend les principes harmoniques fondamentaux du Moyen Age. Elle deviendra la fameuse tradition parisienne, appliquée de manière splendide à Notre-Dame de Paris jusqu’aux années 1970, du temps du Chanoine Jehan Revert et de Pierre Cochereau, titulaire fameux des grandes-orgues. Il en est resté un disque mythique “Grandes heures liturgiques à Notre-Dame de Paris”, que tout amateur de musique liturgique devait posséder.

Il s’en est suivi une triste période moderniste, durant laquelle la batterie et la guitare électrique avait remplacé l’orgue : les prêtres faisaient disparaître tous les signes d’identité catholique, les églises étaient dépouillées d’art sacré pour ressembler à des hangars, et, naturellement, les musiciens compétents ont été chassés des églises.

Mais la nature ayant horreur du vide (ce que n’avaient pas compris les modernistes en question !), est apparu une nouvelle génération de musiciens : les médiévistes. Musicologues assimilables à des archéologues, ils ont avancé parallèlement aux chercheurs du monde monastique. Tandis que plusieurs abbayes procédaient à des études minutieuses et très élaborées des manuscrits conservés par les moines en général, ces musicologues allèrent fouiller les archives départementales et nationales, et voyagèrent pour étudier certaines traditions populaires anciennes. Mais ces musiciens laïcs ayant besoin de financements importants, ils durent se faire remarquer médiatiquement, et c’est ainsi qu’émergea toute une génération produisant des concerts et des disques remarquables, non seulement par leur qualité technique, mais aussi par des choix atypiques, comme par exemple l’ensemble Organum dirigé par Marcel Pérès, lequel se caractérise par une forte tendance orientalisante qui lui est propre.

Mais il faut bien le dire, le monde monastique et celui des médiévistes n’ont pas les mêmes objectifs : les moines privilégient la gloire de Dieu, les musicologues privilégient leur inévitable besoin de notoriété…

Ainsi, pendant que la décadence musicale entraînaient les paroisses dans la négation complète du savoir-faire, les musicologues, moines et laïcs, progressaient. Certes avec des désaccords parfois importants, mais ils progressaient. Du côté de l’Abbaye de Solesmes, afin de rectifier la fameuse légende d’un saint Grégoire compositeur, on adopta sans difficulté, entre spécialistes, la désignation du chant grégorien par le terme “chant romano-franc”, qui est en effet bien plus exact.

Le dernier épisode de cette histoire est que, finalement, l’évolution va, lentement mais sûrement, dans le sens de l’unité. La facilité de la communication électronique a beaucoup facilité les échanges entre les abbayes et les médiévistes laïcs. La génération des pourfendeurs de tout ce qui s’éloignait de Solesmes s’en sont allés, et leurs successeurs admettent volontiers qu’il y ait plusieurs traditions (comme au Moyen Age) dans le monde du chant grégorien. La génération de paroissiens qui avaient “modernisé” la messe ne sont également plus de ce monde, de même que les catholiques traditionalistes qui avaient érigé certains lieux en farouches forteresses. Les jeunes générations n’ont que faire de cette triste période, et s’affranchissent plus allègrement que jamais des vieilles divisions. La perméabilité est désormais la règle, et c’est ainsi que le chant grégorien, encore sanctuarisé dans le milieu traditionaliste dans les années 90, essaime lentement mais sûrement vers les paroisses diocésaines.

Mais c’est une autre histoire, car tout est à reconstruire.

Si vous voulez aller plus loin à propos des différentes écoles d’interprétation du chant grégorien, vous trouverez ci-dessous un article du site “Schola St-Maur” particulièrement dense et copieux. A lire peut-être en plusieurs étapes, mais il vaut franchement le détour ! Lien ci-dessous, après le menu.

L’interprétation du chant grégorien